Fermeture des jardins: 5 erreurs à ne pas commettre pour ne pas se planter

Après trois ans d’installation dont 2 ans et demi de commercialisation, malgré une clientèle nombreuse et fidèle et un beau résultat agronomique, nous avons choisi d’arrêter la production et notre activité agricole. Pour répondre aux questions posées par de très nombreuses personnes souhaitant s’installer et désireuses de connaître les raisons d’une telle décision, j’ai choisi de revenir brièvement sur notre expérience.

De l’extérieur, tout ressemblait au début d’un franc succès : des paniers 44 semaines par an pour un trentaine de famille en ultra local, une partie de la production vendue en magasin bio, un sol de plus en plus fertile grâce à une orientation maraîchage sur sol vivant, un outil de travail relativement confortable… Pourquoi arrêter en si bonne voie?

Tout simplement parce que le tableau était moins idyllique pour nous, couple nouvellement maraîcher, parents de deux enfants en bas âge, que ce qu’il laissait voir de l’extérieur. 120 heures de travail par semaine à deux en moyenne sur 50 semaines par an, toute notre énergie passée à faire tourner ce qui n’était autre qu’une entreprise, la majorité de notre temps passé à penser rentabilité et charges à payer, frustrés de ne même plus pouvoir envisager tous les aspects passionnants du métier et du mode de vie : expérimentation agronomique, contact permanent avec la nature et les éléments, relations avec les clients, les voisins agriculteurs, échanges entre maraîchers, participation à l’amélioration des pratiques, aux dynamiques alternatives locales et globales, partage de notre passion avec nos enfants pour leur transmettre un ancrage, leur offrir une base saine sur laquelle se construire… Comment en sommes nous arrivés là, alors que tant d’autres semblent s’épanouir totalement dans ce métier, en vivre, expérimenter, inventer, partager?

Première erreur : se lancer à deux sans filet

Quoi de plus naturel, lorsqu’on a un projet commun, une vision d’avenir familial, que de se lancer corps et âme dans l’aventure, côté à côte, pour le meilleur et pour le pire? Malheureusement, les revenus du maraîchage sont si incertains, l’équilibe financier si fragile, qu’il s’avère être une nécessité d’assurer une rentrée d’argent extérieure pour garantir le minimum vital au foyer. Ce minimum est variable pour chaque famille ou chaque personne, mais il faut en être bien conscient et trouver un moyen de le générer avant de se lancer dans une des seules activités agricoles ne bénéficiant pas de subventions garantissant un revenu annuel minimum.

Deuxième erreur : ne pas analyser objectivement les réussites et les échecs des autres

Dans notre enthousiasme, avec tout notre optimisme, nous avons compilé ce que nous voulions bien voir des éléments de la réussite des autres (notamment dans des livres phares), sans nous attarder sur ceux qui ne nous arrangeaient pas (temps de travail, vente au prix fort grâce à la proximité de lieux de commercialisation choisis dans ce but, main d’oeuvre gratuite grâce aux stagiaries et autres woofers) , et occultant bien entendu toutes les difficultés rencontrées par tant d’autres (revenus faibles ou inexistants, vie de famille mise de côté, dépendance aux aléas climatiques pour ne citer que quelques exemples).

Troisième erreur : négliger le contexte

Naviguant toujours entre naïveté et optimisme forcené, nous avons voulu faire en milieu rural ce que d’autres font à proximité d’une ville ou d’un pôle touristique, divisant ainsi notre marge par deux sur une majorité de produits. Et puis nous avons voulu travailler tout en nous occupant beaucoup de nos enfants en bas âge, là où d’autres n’en ont pas ou s’appuyent sur un ou des membres de la famille pour les élever. Le stress généré par cette situation a été extrêmement néfaste à l’image que nous avions de notre travail…et de notre parentalité. Ainsi avons nous ignoré une partie du contexte de notre exploitation, alors qu’il est d’une importance capitale pour son fonctionnement, en tant que responsable principal du subtil équilibre qui permet à certains de vivre de leur passion pour la terre.

Quatrième erreur : se surestimer

Avec l’énergie débordante d’un début de projet, il nous semble parfois que l’on va avaler toutes les difficultés. Or cette énergie n’est pas inépuisable. Et notre moral n’est pas à toute épreuve. Quand la fatigue physique commence à apparaître, et que les premières déconvenues pointent le bout de leur nez (par exemple cette satanée grêle qui détruit trois mois de travail acharné et réduit à néant le chiffre d’affaire pour les trois mois à venir), les tâches qui nous paraissaient jusqu’alors des formalités deviennent pénibles, et se lever le matin s’avère un effort des plus désagréables. Il est donc nécessaire de bien se connaître pour estimer correctement notre capacité moyenne de travail sur les moyens et long termes, ainsi que nos réactions face aux inévitables difficultés que l’on va rencontrer en chemin.

Cinquième erreur : se fixer des buts irréalistes

Il y avait au coeur de notre projet une motivation d’ordre éthique et sociale: nous souhaitions sans concession possible vendre notre production à des prix permettant au plus grand nombre de se nourrir sainement, là où tout ceux qui pérénisent leur activité vendent à des prix réservant la nourriture de qualité à une catégorie aisée de la population… Il s’agissait de façon évidente aujourd’hui d’une manque de réalisme et de connaissances sur la réalité économique du petit maraîcher.

Conclusion

Avec le florissement des stages et formations autour du métier de maraîcher, dont certains promettent monts et merveilles, et l’évidence de plus en plus flagrante du besoin de changer de modèle de production agricole, il est très tentant de se lancer dans l’aventure avec optimisme et détermination. Mais la réalité du métier, encore aujourd’hui, est très éloignée des manuels et des bons conseils. Il est donc nécessaire de réaliser une étude des plus méticuleuses de tous les aspects de notre projet, internes et externes, avant d’envisager une installation sérieuse.

A moins de n’avoir rien à perdre, il faudra tout d’abord être certain de pouvoir assurer ses arrières en cas d’échec. Avoir une roue de secours. Il faudra aussi analyser dans les moindres détails les réussites et les échecs de ceux qui ont fait avant nous. Les moindres détails incluant le contexte du système étudié. Ensuite, cela peut paraître évident, il sera nécessaire de se connaître, de se tester, de se projeter avec clairvoyance, afin d’estimer au plus juste nos propres capacités à vivre tout ce que ce métier et son contexte peuvent nous faire subir.

Enfin, faire preuve de réalisme. Garder, peut-être, l’utopie en tant que guide, mais ne pas s’y accrocher de façon dogmatique. Par exemple, et en forçant un peu le trait, notre projet était de vivre, dans la joie et en famille, d’une micro-ferme végane nourrissant des dizaines de familles sans distinction de classe… Une belle idée. Malheureusement, dans une contexte nécessairement commercial, la réalité est aux antipodes de l’utopie. Personnellement, nous n’avons pas voulu faire les concessions nécessaires pour maintenir notre activité. Car certaines convictions valent plus qu’un projet agricole ou commercial. Aussi beau, utile et respectable soit-il.

La conclusion est qu’il faut, avant de se lancer, ancrer son projet dans une réalité étudiée dans les moindres détails et dans tous ses aspects. Cela semble l’évidence même, digne d’une formation pôle-emploi sur la création d’entreprise. Mais si nous avons pu, malgré notre intelligence moyenne, ignorer en partie ce principe par excès d’optimisme notamment, il sera peut-être utile à d’autres de le lire ici à nouveau en toute lettre dans ce retour d’expérience.

Bien à vous,

Cédric